“A certains égards, la fin de la guerre froide a rendu le monde dangereux“. Ces propos de M. D. Intriligator se vérifient à suffisance en Afrique et principalement en Afrique centrale car depuis le début de la décennie 1990, cette partie de l’Afrique est déchirée par des conflits armés meurtriers. Ces conflits mettent face à face les forces irrégulières (bandes armées, milices, mouvements rebelles...) et les forces gouvernementales. L'estimation porte aujourd'hui à plus de 875 millions, le nombre d'armes légères en circulation dans le monde, et 8 à 10 millions d'armes s'ajoutent à cet arsenal chaque année. Ce qui veut dire que d'ici 2015, 869 millions à 975 millions d'armes légères seront en circulation à travers la planète. Environ 5 à 6% de cet arsenal dangereux se retrouveraient en Afrique Centrale et alimente les conflits armés tout en aggravant l'insécurité, l'Afrique Centrale étant devenue le terrain de prédilection des trafiquants d'armes. Cette situation alarmiste est le résultat de la combinaison de plusieurs facteurs, allant de la production incontrôlée de ces armes jusqu'à leur exportation ou leur importation excessives en passant par la corruption d'Etat. De ce fait, il apparaît opportun de s’interroger sur les origines, les modes d’acquisition ou les axes de circulation de ces engins de la mort que sont les armes légères ou de petit calibre.
ORIGINE DES ARMES EN CIRCULATION EN AFRIQUE CENTRALE
De prime abord, il faut reconnaître qu’il est assez difficile de discourir sur les armes en Afrique parce que domaine militaire par excellence et toutes les informations y relatives sont frappées du sceau “secret défense“ sur le plan officiel et surtout de “secret absolu“ pour les trafics illicites. L’immense majorité des armes en circulation en Afrique centrale sont des armes légères. De ce fait, les Nations-unies reconnaissent trois catégories d’armes légères à savoir :
- Les armes de petit calibre : revolvers, carabines, fusils d’assaut, mitraillettes, etc. ;
- Les armes légères proprement dites : mitrailleuses lourdes, canons, lances missiles, lances grenades portatifs et mortiers de calibre inférieur à 100 mm ;
- Les munitions et les explosifs etc.
Comme on le voit, ces armes présentent des atouts qui favorisent leur circulation rapide car elles sont faciles à dissimuler et de faible poids ; elles ont une longue durée de vie ; elles sont d’un emploi simple et facile ; elles font d’importants dégâts rapidement et sont enfin bon marché. Une arme légère est donc “ une arme portable par un individu, voire par un cheval ou un véhicule léger “ .
En ce début du XXIè siècle, l’Iran et la Corée du Nord sont dans la ligne de mire de la communauté internationale, au motif qu’ils constituent de graves menaces en matière de prolifération nucléaire, donc un danger pour la sécurité mondiale. Dans le même temps, une véritable hécatombe se poursuit en Afrique où sont déversées des quantités considérables d’armes légères en toute impunité. Cela est paradoxal car l’Afrique n’est pas grande productrice d’armes de guerre (à l’exception de l’Ouganda, du Nigeria, l’Afrique du Sud, etc.), mais le commerce des armes, légal ou illicite, y est l’un des plus florissants.
L’une des raisons à cette situation est que la fin de la guerre froide a rendu superflus les énormes stocks d’armes dont disposaient les Etats de l’ex-bloc soviétique ; stocks qui ont été pour la plupart transférés vers les pays du Sud particulièrement en Afrique centrale. C’est pourquoi la provenance principale des armes en circulation en Afrique centrale est l’Europe centrale et orientale (Belarus, Ukraine, Russie, Bulgarie) et subsidiairement la Chine, la Corée du Nord, l’Afrique du Sud, l’ex-République Démocratique d’Allemagne (RDA), les Etats-Unis, la France et la Belgique.
Tous les Etats d’Afrique centrale font cependant des achats d’armes, comme tous les Etats, pour leurs armées. Ce qui suppose a priori que ces achats se font selon un canal bien défini , les pays développés membres du G8 étant les principaux pourvoyeurs d’armes.
LES DIFFERENTS AXES DE CIRCULATION DES ARMES LEGERES EN AFRIQUE CENTRALE
Si l’Afrique centrale apparaît comme une région surarmée et ceci en rapport avec sa population et les ressources financières de ses Etats, il faut reconnaître que ces derniers font des achats d’armes comme tous les Etats, pour leurs armées. Cependant, dans un environnement insurrectionnel constant et de démonopolisation de la violence organisée, de nouveaux acteurs militaires ont fait leur apparition favorisant de ce fait, le développement d’un trafic illicite d’armes suivant de nombreux axes.
Ainsi, d’une manière générale, on distingue trois principaux axes de circulation des armes en Afrique centrale. Ceux-ci sont : les axes internationaux, les axes régionaux et les axes locaux. A titre illustratif, il convient d’insister sur trois cas d’école à savoir, le cas de la République Démocratique du Congo (RDC), le cas du Burundi et celui de la République centrafricaine.
Du point de vue des axes de circulation internationaux, la RDC est devenue depuis 1996, un vaste marché où Compagnies multinationales, Trafiquants privés, Commissionnaires et Courtiers déversent des tonnes d’armes légères et des munitions en direction des parties en conflit. Il a ainsi été démontré que des avions décollaient de Bratislava, de Sophia, de Kiev et de plusieurs autres capitales de l’Europe de l’Est et de certains Etats de l’ex-Union soviétique et atterrissaient à Goma, Kisangani, Gbadolite et sur plusieurs autres pistes d’atterrissage dans les zones sous contrôle rebelle.
Du point de vue des axes de circulation régionaux, la crise burundaise était en partie nourrie par des armes en circulation illicite dont l’origine principale était la RDC voisine et, surtout la Tanzanie qui a longtemps servie de base arrière aux différents groupes rebelles burundais.
En RDC, l’on a assisté à des situations où les mouvements rebelles étaient approvisionnés en armes par les gouvernements des pays voisins qui les soutenaient. Tel est le cas du Mouvement de Libération du Congo (MLC), armé par l’Ouganda entre 1998 et 2002. Dans la même période, le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD) et les formations Mai-Mai ont bénéficié de l’appui logistique militaire rwandais et burundais.
En République centrafricaine, les études du Small Arms Survey affirment que certaines armes utilisées par les groupes armés ont été pourvus par les troupes du Général rebelle congolais Jean-Pierre Bemba entre 1996 et 1997 et aussi en 2001.
Enfin, du point du point de vue des axes de circulation locaux, les principaux pourvoyeurs d’armes au Burundi sont, les différents mouvements rebelles et les gouvernements eux-mêmes, qui arment leurs populations. Ainsi au Burundi, entre 1996 et 1997, le gouvernement et l’armée avaient distribué des armes aux jeunes miliciens et à la population pour disait-on alors, l’auto défense. Ce gouvernement n’a jamais pu récupérer toutes ces armes, d’où les conséquences qui s’en suivent jusqu’à nos jours.
En RCA, les armes en circulation illicite ont pour la plupart été acquises légalement mais se sont ensuite retrouvées en détention illicite entre les mains des groupes non étatiques ou des civiles difficiles à contrôler. Il faut remarquer toujours pour le cas de la RCA que à partir de 1996, le Président Ange Félix Patassé avait distribué armes et munitions à plusieurs groupes non gouvernementaux qui lui étaient loyaux à l’instar de sa formation politique le Mouvement de Libération du Peuple (MLPC), les milices Karakos, Bolawas, Saravis, etc., tous des groupes tribaux .
D’une manière générale, les voies les plus utilisées pour approvisionner ou pour s’approvisionner sont les voies terrestre et fluviale, ceci à cause de la grande porosité des frontières et de l’absence de l’autorité dans plusieurs endroits des pays de l’Afrique centrale.
CONSEQUENCES DE LA CIRCULATION ILLICITE DES ARMES LEGERES
Il apparaît que l’afflux d’armes, surtout légères, vers l’Afrique, leur circulation illicite et surtout incontrôlée n’a pas en réalité causé des guerres, mais il les a prolongées et rendues plus meurtrières. En fait, le trafic d’armes est un facteur aggravant de l’insécurité et de troubles observés dans cette région. Tant qu’il y aura des armes non contrôlées en Afrique centrale, il y aura des conflits armés. Ceci est une vérité dans la mesure où la possession par un individu ou un groupe d’individus leur confère une sorte de puissance qui leur attribuerait le droit d’en faire usage pour obtenir territoire, pouvoir, honneur, etc.
La banalisation du conflit, le développement d’une culture de l’arme est la conséquence directe de la prolifération et de la circulation illicite des armes légères et de petit calibre. Comme autre conséquence, on a le viol des femmes, l’utilisation des enfants soldats ou combattants, la multiplication des réfugiés et la propagation des maladies et autres infections du fait de la promiscuité dans les camps des déplacés.
A ces conséquences, il faut ajouter le pillage des ressources et richesses nationales comme c’est le cas en RDC, la fragilisation des économies nationales, la destruction des infrastructures de communication, la suspicion et la méfiance entre les Etats de la même région, la compromission de la mise en application des instruments juridiques régionaux de régulation de la circulation des armes légères et de petit calibre. En somme, la multiplication des conflits dans les régions les plus instables du monde et principalement en Afrique centrale est entretenue par la prolifération des armes légères et de petit calibre.
Dr. Eric Wilson Fofack,
-Enseignant Chercheur en Histoire des Relations Internationales ;
-Membre expert du Réseau Francophone de Recherches sur les Opérations de Paix (ROP), une unité du Centre d’Etudes et de Recherches Internationales de l’Université de Montréal (CERIUM) .
18 Juin 2011